LE BREDIN

Milan Bunjevac
samedi 10 janvier 2015
par  Le webmestre
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Il n’avait pas tout dit. C’était du moins la fâcheuse impression qui s’était furtivement insinuée dans l’atmosphère d’ordinaire si détendue de la boutique. En tout cas, le petit gros ne paraissait guère convaincu. Moi encore moins. Mais il n’eut pas d’autre réponse. Il essaya encore une fois, comme par acquit de conscience, sans trop y croire, puis laissa tomber.

Moi, j’attendais mon heure. C’est que je commence à le connaître, le bonhomme, depuis le temps que je le pratique. Et de savoir à peu près comment il fonctionne. Voilà plusieurs années que je viens ici passer quelques jours. J’y ai déjà mes petites habitudes. Je descends toujours au même endroit. Chez une charmante vieille dame, la mère Clothilde. C’est juste à côté, dans son unique chambre d’hôte au-dessus de la minuscule boutique où elle passe le plus clair de son temps à filer la laine fournie par le bien nommé père Brebiou dont la bergerie jouxte le rempart nord du village. Elle y organise aussi des stages d’initiation pour les citadines, désireuses de retrouver les gestes ancestraux comme on dit. Comme toutes les échoppes du village, sa boutique est toujours ouverte et rares sont les touristes qui passent devant sans s’arrêter et entrer pour l’observer à l’œuvre. En été, quand ils sont très nombreux, elle s’installe volontiers à l’ombre, devant sa porte pour avoir plus de place et un peu de fraîcheur. Les grands et les petits s’agglutinent autour d’elle, fixant, comme envoûtés, ses doigts de fée entre lesquels la touffe informe de fibres attachés à la quenouille se transforme mystérieusement en un fil ténu et régulier, sagement enroulé autour du fuseau qui semble tournoyer tout seul. Il m’arrive parfois de rêver qu’elle pourrait glisser quelques fils un peu plus clairs dans mes jours, ça ne lui coûterait rien. Mais je n’y compte pas trop. C’est d’ailleurs complètement idiot d’avoir des idées pareilles. Ridiculement pathétique. Je me plais bien chez elle quand même. Cette estive me permet de me ressourcer en quelque sorte. De recharger les batteries. Dans la mesure du possible.

Et dire que j’aurais très bien pu ne jamais connaître cet endroit. J’y suis venu pratiquement par hasard la première fois. A contre-cœur même et uniquement grâce à l’insistance de mon dévoué Luc Bonval, mieux connu dans le cercle des intimes sous le nom d’artiste bien mérité de Philippe Bonnebouffe, le roi des franches lippées. Il préparait une exposition quelque part dans le coin et était censé s’y rendre pour régler certains détails. Mais j’ai quelques bonnes raisons de croire que ce n’était qu’un noble prétexte. Lors de la signature du contrat, il avait repéré dans les environs une auberge dont il me disait le plus grand bien. Ses envolées lyriques atteignaient un pathos particulier, et tout à fait exceptionnel même dans sa bouche, à propos d’une certaine spécialité dont il ne voulait me dire rien de précis sinon que je ne l’avais très certainement jamais goûtée, que je n’en avais très probablement jamais entendu parler, qu’on ne la trouve nulle part ailleurs, que c’était fabuleux, une délectation des papilles absolument inoubliable. Et encore quelques adjectifs extraordinairement élogieux et quelques exclamations extrêmement enthousiastes.

Moi, très franchement, je n’avais absolument aucune envie de l’accompagner. Je ne suis pas porté sur les plaisirs de la table comme lui. Je n’étais donc pas très sensible à cette sorte d’arguments. D’autre part, le moment était particulièrement mal choisi. En réalité, j’ai beau réfléchir, il m’est plutôt difficile d’imaginer un moment qui aurait été tout à fait favorable. Mais alors là, ça tombait on ne peut plus mal. Pour tout dire, j’étais une fois de plus au fond du trou. Et je n’avais ni l’envie ni la force d’en sortir. Tout ce que je demandais c’était qu’on me fiche la paix.

Mais impossible de me débarrasser de Luc. Il crèche tout près de chez moi, Place Emile Goudeau, adresse qui lui convient parfaitement puisqu’il aurait mérité d’appartenir au joyeux cercle des Hydropathes, fondé par cet illustre personnage. En plus, cela lui permet de venir tous les jours sans exception. Voir ce que je fais. Et me casser les pieds. Il ne voulait pas y aller seul. Et, surtout, il ne voulait pas me laisser seul dans l’état où j’étais. Il m’assaillait sans cesse, il me disait que cela me ferait du bien, immanquablement. Que cela me changerait les idées. Et que j’en avais grandement besoin. Que, d’accord, j’étais dans un trou, même tout à fait au fond, et que, par conséquent, je ne pouvais pas aller plus loin. Ni y rester. Qu’il était donc grand temps que j’en sorte. Et, je verrai, c’est un beau pays. Assez rude et abrupt, certes. Un peu comme moi. Mais, contrairement à moi, quand même très beau. Il ne pouvait que me plaire. Peut-être, qui sait, m’évoquer des souvenirs. Pourquoi pas. M’inspirer très probablement. Ces paysages arides et tourmentés sont tout à fait de la même veine que ce que je fais depuis qu’il me connaît. Semblent être fabriqués exprès pour me servir de modèle. Et, après tout, si je me plais tant dans mon trou, je vais être comblé là-bas, c’est une région karstique, il y a plein de trous de toute sorte, de gouffres, d’avens, d’abîmes et d’autres abysses, j’aurai plein d’occasions de me fourrer dedans et d’y rester si j’y tiens tant que ça. Et encore tout un tas de calembredaines du même acabit. Et que, de toute manière, je n’avais pas le choix.

Le choix, je l’avais. On a toujours le choix. Mais j’ai fini par céder. Plutôt par lassitude que par la force de ses arguments. Et je ne le regrette pas.

Le repas de midi dans la fameuse auberge où il m’a entraîné dès l’arrivée était effectivement très bon. Excellent même, je dois le dire. On nous a d’abord servi un savoureux farçum pour lequel on n’avait pas lésiné sur les lardons et les pruneaux, accompagné d’un petit rosé du pays, aigrelet et bien frais, très agréable. C’était copieux, en ce qui me concerne, ça aurait pu me suffire. Mais ce n’était que la mise en bouche, le clou du spectacle était à venir.

On débarrassa la table et on annonça, de manière un brin théâtrale, le flambadou. On apporta des assiettes déjà garnies mais c’était un peu loin pour voir ce qu’il y avait dedans. On les disposa sur une desserte. Apparut alors le cuistot avec une sorte d’entonnoir au bout d’une longue tige métallique dans une main et une tout aussi longue fourchette dans l’autre. Avec cette fourchette il piqua quelque chose dans une assiette et le posa prestement dans l’entonnoir qu’il tenait au-dessus d’une autre. Instantanément, une colonne de flammes de deux mètres au moins jaillit du petit ustensile. Ce qui me fit comprendre le bien-fondé de la présence d’un imposant extincteur rouge qui trônait au milieu de la salle faisant une tache discordante dans cet humble décor rustique devenu en un clin d’œil l’antre d’un magicien.

Déjà auparavant, je me doutais bien un peu que la préparation des aliments était une branche de l’alchimie d’un côté et de la prestidigitation de l’autre, mais là j’en avais la preuve et l’illustration. Sauf que, contrairement à la recherche de la pierre philosophale, ce grand œuvre ne recelait pas de secrets jalousement gardés, la cérémonie n’étant entourée d’aucun mystère. Ou, plus exactement, même s’il y en avait un, pour certains d’entre nous au moins, l’officiant s’employait à le dissiper. Tout en répétant la même opération au-dessus de toutes les autres assiettes, autant qu’il y avait de convives à la table d’hôte, il expliquait clairement ce qu’il faisait.

L’espèce d’entonnoir qu’il tenait de sa main gauche s’appelle capucin en raison de sa forme qui fait penser à la capuche des moines. Il est préalablement chauffé à blanc et lorsqu’on y pose avec la longue fourchette des morceaux de lard gras ceux-ci s’enflamment, fondent et coulent à travers le petit trou sur les tranches de gigot d’agneau rôti dans les assiettes. Ce qui leur donne un fumet et un goût uniques et exquis, il faut bien le reconnaître.

Après le café, et le pousse-café pour Luc, ce fut la découverte du village qui ne se trouvait pas très loin. En franchissant la porte fortifiée je crus pénétrer dans un autre monde. Étrange et familier à la fois. Impression de déjà vu. Comme en songe ou dans une vie antérieure. Je l’avais peut-être effectivement déjà vu à un moment quelconque avant le grand effacement. Ce qui plaiderait en faveur de cette hypothèse, c’est le fait que c’était un peu comme un éclair. Soudain et violent. Mais, d’autre part, il n’y avait rien de précis, c’était fragmentaire et trouble. Et forcément frustrant. Plus une atmosphère, un vague sentiment diffus, que quelque chose qui ressemblerait à un souvenir. Si tant est que je puisse me targuer de pouvoir qualifier quelque chose de souvenir ou pas. Non, je crois plutôt que c’était parce que tout ressemblait à un décor de cinéma.

Au pied d’une côte assez abrupte, le chaos rocheux s’est travesti en amas de maisons hors du temps. Elles sont grises et ravinées comme les roches qui les ont engendrées, et tout aussi désordonnées. Elles longent les ruelles étroites et tortues agencées en réseau fantaisiste et facétieux, entourent de minuscules placettes simples et accueillantes, se bousculent comme pour grimper les unes sur les autres.

Elles sont toutes très différentes, chacune a son caractère bien trempé, mais il semble exister une obscure connivence et une insondable parenté entre toutes. Se pourrait-il que ce soit la présence de la cardabelle accrochée à chaque linteau de porte ce fil invisible et secret qui les réunit en un corps singulier. Comme il est très difficilement concevable que j’aie pu en voir auparavant, c’est probablement grâce à la similitude entre ses feuilles et celles d’acanthe que cet extraordinaire chardon ne me paraît ni étrange ni inattendu. Car c’est bien d’une espèce de gros chardon qu’il s’agit. D’ailleurs, le nom cardabelle signifie en occitan tout simplement "beau chardon". Et elle est, en effet, très décorative cette plante qui ressemble au soleil avec sa grande fleur jaune et ses longues feuilles rayonnantes. Mais c’est loin d’être sa seule qualité : puisque, justement, elle aime le soleil et s’ouvre pour le saluer, à l’approche du mauvais temps, au contraire, elle se referme prudemment et sert donc aussi de baromètre, plutôt fiable. Et puis, surtout, il paraît que c’est un formidable porte-bonheur, ce qui est plutôt difficile à prouver.

Luc n’avait pas tout à fait tort. Je me sens à l’aise ici. C’est probablement comme se sentir chez soi, même si je ne sais pas très bien ce que cela veut dire. Mais il n’avait pas tout à fait raison, loin de là, il ne faut pas rêver. Il ne me revient aucun souvenir. Je n’avais d’ailleurs aucun espoir de ce côté-là. Je ne veux pas l’admettre, mais je n’y crois plus. Le docteur Friedmann avait dit que la mémoire me reviendrait au bout d’un an ou deux. Ça fait plus de treize ans maintenant.

Ces lieux n’ont donc réveillé en moi aucun souvenir précis, je n’y ai pas retrouvé le moindre lambeau de mon passé. En revanche, j’y ai retrouvé le calme. Qui me manque le plus souvent. Il serait même plus exact de dire peut-être que je l’y ai trouvé pour la toute première fois. J’en profite. Je me repose. Et ça me fait un bien fou. Je n’ai pas encore tout à fait retrouvé le goût du travail non plus, mais je sens que cela aussi revient peu à peu.

J’ai plein d’activités inhabituelles. Le matin, je me lève très tôt. Guidé par la bonne odeur de pain frais, je fais les quelques pas qui me séparent du four banal où je trouve Paul en train de sortir la première fournée. Je lui achète une fougasse au roquefort pour le petit déjeuner et je bavarde un peu avec lui du temps qu’il fait. J’aime bien le regarder travailler. Parfois je lui donne un coup de main. Une fois je me suis levé à trois heures du matin pour allumer le four avec lui.

Ensuite je fais une longue balade sur le plateau. Je ne me coltine pas le chevalet. Il m’arrive éventuellement de faire un ou deux croquis, mais le plus souvent je me contente de regarder. Je m’imprègne.

L’après-midi, je le passe dans la boutique du vieux Marcel, au pied de la Tour Ouest, juste à l’angle de la venelle qui descend vers la Porte Sud. C’est une espèce d’épicerie à l’ancienne où on trouve toute sorte de choses, des plus courantes et banales aux plus rares et invraisemblables. Je suis assis près de son antique bureau qui lui sert de comptoir, sur un petit banc d’écolier qui ne détonne guère dans cet assemblage hétéroclite. On ne se parle pas beaucoup. Ce serait d’ailleurs difficile la plupart du temps, la boutique est en général bondée et lui très occupé par les clients. Mais même quand ce n’est pas le cas, on reste le plus souvent silencieux. Et c’est très bien comme ça. On se comprend. J’ai presque l’impression qu’il y a une certaine connivence entre nous. Comme si on se connaissait depuis toujours.

Là, dans la boutique, j’ai le loisir d’observer les gens sans qu’ils s’en rendent compte. Les chalands, pratiquement tous des vacanciers à la chasse aux souvenirs, regardent et examinent les objets exposés, pour eux je suis un de ces objets parmi d’autres mais, comme il n’y a pas de prix affiché, ils en concluent logiquement qu’il n’est pas à vendre, qu’il est sans intérêt, qu’il fait partie des meubles. Et, en règle générale, ils ne lui prêtent aucune attention. Ce qui me permet de les observer sans prendre le risque de rencontrer leur regard. Luc prétend souvent que je suis trop renfermé. Trop raide, trop inaccessible, que je ne m’intéresse pas assez aux gens. Et encore des tas de sornettes semblables. C’est complètement faux. Archifaux. Je m’intéresse beaucoup aux autres mais je n’ai pas envie qu’ils s’intéressent à moi. C’est pas pareil.

Il est pourtant vrai que j’ai découvert pour ainsi dire un nouveau passe-temps très amusant. J’observe les vacanciers qui déambulent dans la rue, encore mieux ceux qui entrent, et j’essaie de deviner leurs caractères et leur histoire simplement à partir de leur allure et de leur apparence. C’est peut-être futile, mais c’est très drôle. Et stimulant. En somme, je tente de brosser des portraits à partir de ces informations qui peuvent paraître maigres et superficielles mais le défi est d’autant plus exaltant. Parfois j’esquisse quelques contours de visage, tâche de saisir une posture, capter un regard. Mais la plupart du temps je me contente de regarder et de m’abîmer en conjectures.
Comme, par exemple, en ce moment où je cherche à deviner ce qu’il a dans la tête celui qui est dans la boutique depuis dix bonnes minutes. C’est un petit gros bien dégarni, presque chauve, à la foisonnante barbe poivre et sel, plutôt sel que poivre, d’ailleurs. Il est entré dans le sillage de sa femme, visiblement intéressée surtout par les bougies parfumées, mais, après quelques instants de badauderie distraite et bâillements non dissimulés, il s’est arrêté net devant la grande corbeille en osier contenant les parapluies et les cannes. Depuis, il choisit.

Il semble intrigué par un de ces objets qui de loin ressemblent à des bâtons de berger et qui sont en réalité des instruments pour attiser le feu, longs tubes en bois qu’on appelle bouffadou dans la région, nom qui viendrait de bofar, "souffler" en occitan. Il les retourne, soupèse, compare. Je me demande s’il est indécis ou exigeant. Connaisseur averti ou casse-pieds de service. Je m’interroge et, pour le moment, c’est moi qui suis indécis. Je n’arrive pas à trancher entre les deux. Il n’est, d’ailleurs, pas forcément nécessaire de trancher. Il est peut-être à la fois irrésolu et vétilleux. Sait-il seulement ce qu’il souhaite ? Est-ce qu’il veut vraiment un bouffadou ou cherche-t-il à tuer le temps pendant que sa douce moitié s’occupe de ses vraies emplettes ? Qu’est-ce qu’il en ferait dans son appartement à Sarcelles ou à Bobigny ? Car ça m’étonnerait que ce soit à Neuilly. Quoique… Il l’accrochera probablement sur un mur au salon, non loin de la télé, entre une serpette rouillée et une bassinoire en cuivre pour montrer ses racines paysannes, il paraît que c’est la mode chez les bobos et les bonobos. Si ça se trouve il ne sait peut-être même pas ce que c’est qu’un bouffadou, il les triture par simple curiosité ou désœuvrement et il finira par sortir sans avoir rien acheté. Bon, après tout, il est en vacances, il fait de son temps ce qu’il veut.

Je suis mauvaise langue. Ça y est, il s’est finalement décidé. Un peu aidé, il est vrai, par les conseils pressants de sa femme qui, elle, a depuis un moment son lot de bougies entre les mains et commence à en avoir marre. Le monde à l’envers, en somme. Le voici donc s’approchant de la caisse, son bouffadou à la main comme un trophée.

– Vous avez fait un bon choix – lui dit aimablement le vieux, comme d’habitude. Si le client avait choisi un bâton merdeux le vieux lui aurait dit exactement la même chose mais cela ne veut absolument pas dire qu’il est hypocrite, ni obséquieux. Il est bon commerçant, c’est tout.

– Oui, j’en suis assez content – acquiesce l’autre, ce qui est la moindre des choses vu le temps qu’il y a mis. – Mais, j’y pense, … Je vois qu’en ce moment vous n’êtes pas trop sollicité, alors, si vous permettez, je voudrais profiter de l’occasion pour vous poser une petite question… On se demandait, avec ma femme, ce qu’est devenu le jeune homme qu’on voyait autrefois ici, qui était… un peu simple…
– Ah, le petit Pierre.
– Il n’était pas si petit que ça… Il me semble même, si ma mémoire est bonne… Je ne sais pas si on parle de la même personne…
– Ça lui est resté depuis l’enfance.
– Ah, bon... Alors ça doit être lui… On le voyait très souvent ici, devant votre boutique…
– Tout à fait.
– Oui, oui, c’est ça. Je me souviens bien de lui. Il était toujours assis sur une petite chaise... ou, plutôt, un banc d’écolier… peut-être celui de monsieur… il avait devant lui des liasses de papier blanc de format A4 et des tas de crayons de couleur et il passait son temps à colorier ces feuilles de papier. Il les recouvrait entièrement de tout petits rectangles ou losanges de couleurs vives. Du pointillisme abstrait en quelque sorte. Et vous vendiez ces feuilles pour son compte… Un euro la feuille, je me souviens.
– Tout à fait. Et on avait pas mal de succès, vous savez, avec ça.

– Je n’en doute pas. Les gens achetaient volontiers. C’était une manière de l’aider et l’encourager. Sans que cela fasse aumône. Nous avons encore quelque part à la maison une de ces feuilles. Vous savez, on se disait toujours avec ma femme que c’était très bien ce que vous faisiez pour lui, vous et tout le village. Il devait se sentir bien ici.

– Oui, il était bien.

– On se disait que, dans le temps, il y avait pratiquement dans chaque village un petit gars comme ça, un jeannot, un simplet, quoi… Et il y était bien, tout le village s’occupait de lui d’une manière ou d’une autre, le protégeait… Aujourd’hui, dans les grandes villes, ces personnes sont abandonnées à elles-mêmes, paumées, malheureuses… Certes, des institutions spécialisées existent mais elles sont notoirement insuffisantes. Et puis, surtout, ça manque de chaleur humaine. Ici il était entouré, on voyait qu’il était heureux. Il s’occupait, il faisait ses coloriages, il donnait sans doute un coup de main de temps à autre, dans la mesure de ses possibilités, je me souviens qu’il s’occupait des chevaux d’un petit cirque qui s’était installé une fois au pied des remparts…

– Oui, c’est vrai. Il suivait aussi quelquefois les troupeaux. Avec les bergers, bien sûr.
– Mais ces dernières années on ne l’a pas vu.
– Oui, ça fait un bout de temps qu’il n’est plus là.
– Ah, bon… Qu’est-ce qui s’est passé ?
D’habitude très affable et même jovial avec les clients, le vieux était devenu assez avare en paroles depuis le début de cette conversation. Il n’assurait que le strict minimum, juste pour rester poli. Là, il commence à se faire prier.
– Il a été placé dans un établissement spécialisé ? – s’inquiète le petit gros.
– Non, il a déménagé… Sa tutrice a déménagé et l’a amené avec elle.
– Ah, bon ! Où ça ?
– A Lyon.
– Une si grande ville ! Quel dommage ! Je suppose qu’il ne s’y plaît pas autant qu’ici.
– Il ne s’y plaît pas du tout.
– Vous avez régulièrement de ses nouvelles ?
– Non, ça fait longtemps qu’on n’a aucune nouvelle.
– Aucune nouvelle ! Vraiment ?
Malgré son âge, Marcel est vigoureux et en bonne santé mais par intermittence, pendant un laps de temps plus ou moins long, il peut devenir dur d’oreille comme en ce moment. Ce sont des choses qui arrivent et on n’y peut rien.

– Dommage ! Quel dommage ! – répète le petit gros mécaniquement pour éviter le silence.
– En tout cas, je vous remercie de vous intéresser autant à lui. C’est très gentil de votre part.

Il y eut un blanc. Le commerçant avait repris le dessus et c’était en même temps une manière courtoise de mettre fin à cette conversation. Le petit gros était visiblement resté sur sa faim mais il lui fallait bien se contenter de ces réponses incomplètes. Quant à moi, je me disais que ce blanc était difficile à avaler et qu’il devait y avoir sinon un véritable mystère au moins quelque chose qui dérange et qu’on n’aime pas évoquer. C’est quand même invraisemblable que dans un tout petit village, où tout le monde se connaît au point de quasiment former une seule famille, personne n’ait jamais eu depuis aucune nouvelle de ces deux-là.

Je me suis pourtant bien gardé de le questionner tout de suite. Cela m’aurait d’ailleurs été plutôt difficile car à partir de ce moment-là, et jusqu’à la fermeture, la boutique ne désemplissait pas. Mais surtout parce que je savais que, même lorsqu’il s’agissait de choses beaucoup plus anodines, il était dur à manœuvrer. Il ne délivre pratiquement jamais une information dans l’ordre et dans sa totalité, mais morcelée, fragmentaire, par bribes éparses et désordonnées, comme un puzzle qu’il faut reconstituer, le résultat de cette reconstitution restant à l’entière responsabilité de l’interlocuteur. De sorte qu’il reste obligatoirement et toujours quelque chose d’inachevé ou lacunaire, une aire d’ombre et d’incertitude. Je me suis souvent demandé s’il était par nature avare d’informations dont il disposait ou tout simplement un peu brouillon. Cela aussi est une question à laquelle je suis encore sans réponse.

J’ai pourtant réussi à glaner quelques miettes d’information au cours des jours suivants, non sans mal et au compte-gouttes. Il avait quand même eu des nouvelles de Pierre et de sa tutrice. De quelle manière, je l’ignore. Toujours est-il qu’il les a eues, et non des moindres. Il paraît que la femme s’était mis en tête que Pierre pouvait être guéri de son handicap. Et elle entendait le guérir à sa façon. Ayant entendu dire que les reliques d’un saint, dans l’église d’un petit village près de Moulins, avaient des effets miraculeux justement dans les cas semblables, elle avait décidé de l’emmener là-bas.

Le vieux décrivait les lieux avec quelques détails, chose plutôt surprenante quand on le connaît. Mais uniquement l’extérieur de l’église. Comme s’il y avait été, mais n’aurait pas assisté à la scène de guérison, si guérison il y a eu. De quoi le soupçonner de les avoir suivis, ouvertement ou à leur insu. Question évidemment sans réponse. Est-ce qu’ils sont entrés ? Si oui, que s’est-il passé exactement à l’intérieur ? Le vieux est resté complètement vague sur ce sujet. D’après ce que j’ai pu comprendre, ils y sont allés mais il ne sait pas ce qui s’est passé. Il sait seulement que la femme est tombée malade après et qu’elle est décédée à l’hôpital. Quant à Pierre, il a disparu.

J’ai appris de ma logeuse par la suite que la femme en question n’était autre que l’ancienne épouse du vieux. D’autres, non sans s’être fait prier un peu, ont fini par m’informer aussi que c’était une mégère et que Marcel était un saint. Après le divorce elle a fait des pieds et des mains pour devenir la tutrice du petit Pierre. Apparemment il lui fallait absolument quelqu’un à qui commander. Donc, quand la mère du jeune homme est décédée, elle a finalement réussi à obtenir la curatelle. Et, peu de temps après, elle a déménagé avec lui. J’ai obtenu aussi quelques autres détails plus ou moins pittoresques mais rien d’important par rapport à ce que je savais déjà.

Tout cela me laissait sur ma faim. Et me donnait envie d’en savoir davantage. Sans aucune raison valable, cette histoire, qui au fond n’était qu’un fait divers somme toute assez banal, avait pris pour moi, au fil des jours et des fragments d’information arrachés de haute lutte, peut-être à l’aune de ce défi précisément, des proportions et une importance tout à fait inattendues. J’ai décidé de ne pas rentrer directement mais d’aller traînasser un peu dans le Bourbonnais qui était de toute façon sur ma route.
Il n’était guère difficile de trouver l’église Saint Menoux, visible de très loin sur son petit tertre au milieu du village Saint Menoux. D’après le dépliant que j’avais récupéré à l’Office du Tourisme de Moulins, Menoux ou, plus exactement Menulphe, est un évêque irlandais du VIIe siècle. Il s’est rendu en pèlerinage à Rome et tout au long de la Via Francigena il n’a cessé de faire des miracles. Sur le chemin du retour, il s’est arrêté dans un petit village qui s’appelait Mailly à l’époque. Ce qui initialement ne devait être qu’une halte pour lui permettre de se reposer s’est transformé en un long séjour. Il y est resté jusqu’à la fin de sa vie. Et, bien évidemment, il a continué à faire ce qu’il savait faire le mieux, c’est-à-dire des miracles. Mais le plus connu sinon le plus important s’est accompli après sa mort. Un dénommé Blaise, simple d’esprit, qui avait été son protégé et lui vouait un véritable culte, n’arrivant pas à s’en séparer, restait sur sa tombe jour et nuit. Il avait même fait un trou dans le cercueil à travers lequel il passait sa tête pour être plus près de son protecteur et continuer à le voir. Et, peu à peu, son état s’est au fil du temps nettement amélioré. Plus tard, au Xe siècle, on a construit l’église actuelle pour abriter les reliques du saint et Mailly est devenu Saint-Menoux. Le sarcophage avec les reliques s’y trouve toujours et attire toujours de nombreux pèlerins.

Le petit hôtel-restaurant qui se trouve juste au pied du tertre, côté ouest où la pente est assez raide, en contrebas du beau nartex roman, me paraît le point stratégique pour commencer l’enquête. C’est sans doute là que descend la majorité des pèlerins. Le tôlier ne se souvient pas du couple. Évidemment, il passe beaucoup de monde et c’était il y a si longtemps. J’apprends en revanche un fait que le dépliant touristique ne mentionne pas, c’est que les gens du cru n’ont pas le moindre doute sur les vertus exceptionnelles du débredinoire. C’est ainsi qu’on appelle le sarcophage avec les reliques, cela vient du mot bredin qui en patois bourbonnais veut dire simple d’esprit.
– C’est sûr et certain, mon bon monsieur, que ce machin est sacrément efficace…
Devant ma mine, qui sans doute n’affiche pas autant qu’elle le devrait une profonde impression et une extrême appréhension, il ajoute d’une voix lugubre :
– Vous n’avez pas l’air d’y croire. Et vous avez tort. Mais vous n’êtes pas bredin, à ce qu’il me semble. Vous me paraissez normal, quoi. Alors, si vous voulez le rester autant que possible, je ne vous conseille pas d’aller fourrer la tête dedans. Ce n’est pas de la rigolade.

Sans doute mon incompréhension se lit-elle toujours tout aussi clairement sur mon visage car le groupe d’habitués qui tape du carton à une table près de la fenêtre suspend la partie pour lui venir en aide et m’affranchir. Il paraît que le saint local est un brin facétieux. Il est toujours miséricordieux à l’égard du simple d’esprit et ne manque pas de le guérir s’il se confie à lui en mettant la tête dans le trou du débredinoire. C’est sûr et certain, c’est même scientifiquement prouvé, il y a des savants qui ont étudié à cet endroit quelque chose qui s’appelle les courants telluriques et qui est à l’origine de ce phénomène. Mais le saint joue des tours aux sains d’esprit. Si une telle personne s’avise à passer la tête dans le trou et si, en la retirant, elle a le malheur de toucher, mais que dis-je, d’effleurer seulement le bord de l’ouverture, elle va récupérer toute la folie déposée par ceux qui sont passés avant.

Je me dis que c’est astucieux et très pratique. Un tel dispositif qui permet le brassage constant de la folie en vue de sa répartition optimale, une sorte de pile à folie produisant un vent de folie puissant et régulier et permettant d’irriguer les régions les plus reculées et défavorisées de la planète, devrait être breveté et fabriqué à l’échelle industrielle. Je m’abstiens toutefois de leur faire part de mes réflexions.

L’intérieur de l’église est sobre et harmonieux, comme l’extérieur. En traversant la nef, je remarque plusieurs très beaux chapiteaux mais le clou de la visite est évidemment le sarcophage. Contrairement à ce qui est indiqué dans la brochure touristique, il ne se trouve pas dans le déambulatoire mais dans le chœur. En revanche, il est effectivement accessible uniquement depuis le déambulatoire par une petite porte dans la grille qui le sépare à la fois du déambulatoire et du reste du chœur. C’est un sarcophage de type mérovingien qui cependant ne ressemble à aucun autre. Il est posé sur deux colonnes massives de manière à ce que les deux trous quadrilobés pratiqués sur son flanc à travers lesquels on peut apercevoir les restes du saint se trouvent exactement à la hauteur des yeux. C’est donc une châsse ou un reliquaire en même temps qu’un cercueil. Mais ce qui est le plus insolite c’est le troisième trou, beaucoup plus grand, une ouverture en plein cintre, à travers laquelle on peut effectivement passer la tête pour voir l’intérieur de l’autre moitié qui est complètement vide. C’est donc une sorte de scanner médiéval. Ou, plutôt, un IRM s’il fonctionne grâce aux flux telluriques.

Je n’y crois évidemment pas mais je suis resté à une distance prudente. On ne sait jamais. La lucarne est suffisamment grande mais la position de celui qui introduit la tête dedans doit être si particulière et si inconfortable qu’on peut très bien écorcher un peu le cuir chevelu et même se cogner et provoquer une lésion plus grave. On n’en est pas tout à fait à l’abri. Et, en ce qui me concerne, j’en ai déjà assez de ma première amnésie qui m’a privé de la première moitié de la vie, je n’ai pas spécialement envie d’écoper d’une autre qui effacerait le peu qui s’est déroulé depuis.

Comme la plus proche ville importante est Moulins, je suppose que c’est là que sont dirigées toutes les urgences. Supposition confirmée d’ailleurs par le cabaretier. La suite de mon enquête me menait donc logiquement au Centre Hospitalier flambant neuf de cette ville. Seulement, contrairement à ce que je croyais, c’était loin d’être une partie de plaisir. Si je m’étais imaginé, un peu naïvement je l’avoue, qu’il suffirait que je me présente et exprime mon souhait d’avoir les renseignements sur les admissions d’il y a une quinzaine d’années pour qu’on me reçoive les bras et les registres ouverts, j’ai dû vite déchanter. Le tout premier obstacle, déjà infranchissable, était le service d’accueil. On voulait savoir à quel titre je cherchais ces renseignements. Comme je n’étais dûment mandaté que par ma propre curiosité, on m’a fait savoir, poliment mais fermement, que je n’avais qu’à aller me faire voir ailleurs.

Ça s’annonçait donc très mal et ma petite enquête a failli se terminer avant d’avoir véritablement commencé. Heureusement, une vieille infirmière retraitée qui passait par hasard m’a sorti d’embarras. Elle était venue apporter des oranges à quelqu’un et s’était arrêtée à l’accueil pour papoter un coup avec les anciennes copines. Elle se souvenait très bien de la femme, qui était un cas assez particulier paraît-il. Beaucoup moins du garçon. Cela remonte, effectivement, assez loin, ils devaient être encore dans l’ancien bâtiment. Elle travaillait en neurologie, là où la femme était hospitalisée, et la voyait, évidemment, tous les jours. Elle ne se souvient pas de son nom mais elle se souvient de son cas, oh ça oui. Quant au garçon, il devait être sans doute présent au moment de l’admission mais après a disparu. On n’avait d’ailleurs prêté aucune attention à lui, pourquoi l’aurait-on fait ? C’était pas lui le patient mais la femme et ils avaient déjà fort à faire avec elle. D’ailleurs ils ne savaient pas qu’elle était sa tutrice. Ils ne l’ont appris qu’après son décès, en inventoriant tous ses papiers parmi lesquels ils ont trouvé aussi ceux du garçon. C’est alors seulement qu’ils ont lancé les recherches mais il était évidemment beaucoup trop tard. Quelqu’un s’est seulement rappelé l’avoir peut-être vu, sans toutefois pouvoir l’affirmer avec certitude, quelque part à la sortie de la ville vers l’est, en train de faire du stop.

J’y suis allé. C’est la direction qu’on prend pour se rendre à Mâcon ou à Chalon, mais aussi pour Clermont vers le sud en passant par la rocade. On peut aussi, grâce à cette rocade, contourner complètement la ville et se diriger vers l’ouest, pour aller à Montluçon par exemple, ou au contraire, toujours par la rocade mais en sens inverse, prendre la direction de Paris vers le nord, comme je pensais faire.

Mais je ne l’ai pas fait. J’ai continué à l’est, en rejoignant depuis la rocade la 79, cette longue route presque rectiligne et terriblement monotone. Et toujours surchargée. Il paraît que c’est là, un peu après Paray-le-Monial et juste avant l’endroit où elle bifurque en direction de Mâcon ou Chalon, qu’on m’a trouvé éjecté après le carambolage. Je ne me suis pas arrêté. J’y étais déjà venu plusieurs fois auparavant dans le nébuleux espoir de trouver quelque chose. Sans résultat. Cette fois-ci je suis passé. A quoi bon ? J’ai poursuivi dans la direction de Montceau et Chalon où j’ai retrouvé la A5.

Mais ma décision était déjà prise. Rue d’Orchampt c’est fini. C’est pourtant beau, c’est vivant, c’est stimulant, c’est passionnant, mais je ne me suis jamais vraiment acclimaté à l’air de Montmartre. Je n’y retourne que provisoirement, pour prendre mes affaires. J’ai envie de m’installer définitivement chez ma fileuse. J’ai besoin de voir s’étirer le fil régulier entre ses doigts. J’ai envie de rendre leurs couleurs à mes paysages. J’ai envie de fougace le matin et de fromage de brebis le soir, et de flambadou de temps en temps qui illumine le visage, chatouille les narines et réchauffe le cœur. Et de lézarder au soleil devant la boutique du vieux sous la cardabelle accrochée à la porte.


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