COMPTE RENDU TABLE LITTERAIRE 10 DECEMBRE 2016

lundi 12 décembre 2016
par  Le webmestre
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THEME : « Lecture à haute voix d’un très court texte (prose, poésie, théâtre, etc.) qui nous tient à cœur. Puis discussion. »

Nous étions 7 réunis autour de ce thème.


Victor HUGO

La Légende des Siècles
Le Livre de Poche 2000

Proposé par Marie

Marie nous offre la lecture de deux passages de « La légende des Siècles » publié en 1859, œuvre monumentale de Victor Hugo. Le premier sur « Le mariage de Roland » qui voit l’affrontement épique entre Roland et Olivier.


Ils se battent — combat terrible ! — corps à corps.
Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts ;
Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône,
Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,
Le vent trempe en sifflant les brins d’herbe dans l’eau.
L’archange saint Michel attaquant Apollo
Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre ;
Déjà, bien avant l’aube, ils combattaient dans l’ombre.
Qui, cette nuit, eût vu s’habiller ces barons,
Avant que la visière eût dérobé leurs fronts,
Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles.
Hier, c’étaient deux enfants riant à leurs familles,
Beaux, charmants ; — aujourd’hui, sur ce fatal terrain,
C’est le duel effrayant de deux spectres d’airain,
Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,
Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.
Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.
Les bateliers pensifs qui les ont amenés,
Ont raison d’avoir peur et de fuir dans la plaine,
Et d’oser, de bien loin, les épier à peine,
Car de ces deux enfants, qu’on regarde en tremblant,
L’un s’appelle Olivier et l’autre a nom Roland

L’autre est extrait d’« Aymerillot », fils du Baron de Beaucaire qui seul accepte de suivre l’Empereur Charlemagne pour prendre Narbonne aux Sarrazins.

Alors, levant la tête,
Se dressant tout debout sur ses grands étriers,
Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers,
Avec un âpre accent plein de sourdes huées,
Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées,
Terrassant du regard son camp épouvanté,
L’invincible empereur s’écria : « Lâcheté !
Ô comtes palatins tombés dans ces vallées,
Ô géants qu’on voyait debout dans les mêlées,
Devant qui Satan même aurait crié merci,
Olivier et Roland, que n’êtes-vous ici !
Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne,
Paladins ! vous, du moins, votre épée était bonne,
Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas !
Vous alliez en avant sans compter tous vos pas !
Ô compagnons couchés dans la tombe profonde,
Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde !
Grand Dieu ! que voulez-vous que je fasse à présent ?
Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant,
Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches,
De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches !
Je ne sais point comment on porte des affronts !
Je les jette à mes pieds, je n’en veux pas ! — Barons,
Vous qui m’avez suivi jusqu’à cette montagne,
Normands, Lorrains, marquis des marches d’Allemagne,
Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,
Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous-en !
Guerriers, allez-vous-en d’auprès de ma personne,
Des camps où l’on entend mon noir clairon qui sonne,
Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous,
Allez-vous-en d’ici, car je vous chasse tous !
Je ne veux plus de vous ! Retournez chez vos femmes !
Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes !
C’est ainsi qu’on arrive à l’âge d’un aïeul.
Pour moi, j’assiégerai Narbonne à moi tout seul.
Je reste ici, rempli de joie et d’espérance !
Et, quand vous serez tous dans notre douce France,
Ô vainqueurs des Saxons et des Aragonais !
Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets,
Tournant le dos aux jours de guerres et d’alarmes,
Si l’on vous dit, songeant à tous vos grands faits d’armes
Qui remplirent longtemps la terre de terreur :
« Mais où donc avez-vous quitté votre empereur ? »
Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille :
« Nous nous sommes enfuis le jour d’une bataille,
 » Si vite et si tremblants et d’un pas si pressé
 » Que nous ne savons plus où nous l’avons laissé ! »
Ainsi Charles de France appelé Charlemagne,
Exarque de Ravenne, empereur d’Allemagne,
Parlait dans la montagne avec sa grande voix ;
Et les pâtres lointains, épars au fond des bois,
Croyaient en l’entendant que c’était le tonnerre.

Marcel PAGNOL
La gloire de mon père
Le Livre de Poche 2004

Proposé par Céline

Céline a choisi un extrait de ce livre publié en 1957. Comment résister à ce passage qui commence par « Alors commencèrent les plus beaux jours de ma vie » et se termine par « miraculeux lendemain » ? C’est toute la fraîcheur et le bonheur de l’enfance qui y est dit.


Alors commencèrent les plus beaux jours de ma vie. La maison s’appelait La Bastide Neuve, mais elle était neuve depuis bien longtemps. C’était une ancienne ferme en ruine, restaurée trente ans plus tôt par un monsieur de la ville, qui vendait des toiles de tente, des serpillières et des balais. Mon père et mon oncle lui payaient un loyer de 80 francs par an (c’est-à-dire quatre louis d’or), que leurs femmes trouvaient un peu exagéré. Mais la maison avait l’air d’une villa – et il y avait « l’eau à la pile » : c’est-à-dire que l’audacieux marchand de balais avait fait construire une grande citerne, accolée au dos du bâtiment, aussi large et presque aussi haute que lui : il suffisait d’ouvrir un robinet de cuivre, placé au-dessus de l’évier, pour voir couler une eau limpide et fraîche...

C’était un luxe extraordinaire, et je ne compris que plus tard le miracle de ce robinet : depuis la fontaine du village jusqu’aux lointains sommets de l’Etoile, c’était le pays de la soif : sur vingt kilomètres, on ne rencontrait qu’une douzaine de puits (dont la plupart étaient à sec à partir du mois de mai) et trois ou quatre « sources ».
De plus, mon oncle avait décoré du titre de « bonne » une paysanne à l’air égaré, qui venait l’après-midi laver la vaisselle et parfois faire la lessive, ce qui lui donnait l’occasion de se laver les mains ; nous étions ainsi triplement rattachés à la classe supérieure, celle des bourgeois distingués.

Devant le jardin, des champs de blé ou de seigle assez pauvrement cultivés, et bordés d’oliviers millénaires.

Derrière la maison, les pinèdes formaient des îlots sombres dans l’immense garrigue qui s’étendait, par monts, par vaux et par plateaux, jusqu’à la chaîne de Sainte-Victoire. La Bastide Neuve était la dernière bâtisse, au seuil du désert, et l’on pouvait marcher pendant 30 kilomètres sans rencontrer que les ruines basses de trois ou quatre fermes du Moyen-Age, et quelques bergeries abandonnées.
Nous allions dormir de bonne heure, épuisés par les jeux de la journée, et il fallait emporter le petit Paul, mou comme une poupée de chiffons : je le rattrapais de justesse au moment où il tombait de sa chaise, en serrant dans sa main crispée une pomme à demi-rongée, ou la moitié d’une banane.

En me couchant, à demi-conscient, je décidais chaque soir de me réveiller à l’aurore, afin de ne pas perdre une minute du miraculeux lendemain ».

Jean GIRAUDOUX
Electre
Le Livre de Poche 1967

Proposé par Christiane

Christiane nous lit un court extrait d’ « Electre » de Giraudoux publié en 1937, qui commence par « Comment cela s’appelle-t-il quand le jour se lève » et se termine par « « Cela s’appelle l’aurore ». C’est d’une beauté intemporelle.


Première Euménide  : Voilà où t’a menée ton orgueil, Électre ! Tu n’es plus rien ! Tu n’as plus rien !
Électre : J’ai ma conscience, j’ai Oreste, j’ai la justice, j’ai tout.
Deuxième Euménide : Ta conscience ! Tu vas l’écouter, ta conscience, dans les petits matins qui se préparent. Sept ans tu n’as pu dormir à cause d’un crime que d’autres avaient commis. Désormais, c’est toi la coupable.
Électre : J’ai Oreste. J’ai la justice. J’ai tout.
Troisième Euménide : Oreste ? Plus jamais tu ne reverras Oreste. Nous te quittons pour le cerner. Nous prenons ton âge et ta forme pour le poursuivre. Adieu. Nous ne le lâcherons plus, jusqu’à ce qu’il délire et se tue, maudissant sa soeur.
Électre : J’ai la justice. J’ai tout.
La Femme Narsès : Que disent-elles ? Elles sont méchantes ! Où en sommes-nous, ma pauvre Électre, où en sommes-nous !
Électre : Où nous en sommes ?
La Femme Narsès : Oui, explique ! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu’il se passe quelque chose, mais je me rends mal compte. Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
Électre : Demande au mendiant. Il le sait.
Le mendiant : Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.

Jacques BREL
Les marquises
Barclay 1977

Proposé par Arlette

L’ultime titre de l’ultime album de Jacques Brel, sorti le 17 novembre 1977, 11 mois avant sa mort. Empli de sensualité, de sagesse, de vie alors que la mort est déjà en embuscade.


Ils parlent de la mort
Comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer
Comme tu regardes un puits
Les femmes sont lascives
Au soleil redouté
Et s’il n’y a pas d’hiver
Cela n’est pas l’été
La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise
Le temps s’immobilise
Aux Marquises

Du soir montent des feux
Et des points de silence
Qui vont s’élargissant
Et la lune s’avance
Et la mer se déchire
Infiniment brisée
Par des rochers qui prirent
Des prénoms affolés
Et puis plus loin des chiens
Des chants de repentance
Des quelques pas de deux
Et quelques pas de danse
Et la nuit est soumise
Et l’alizé se brise
Aux Marquises

Le rire est dans le cœur
Le mot dans le regard
Le cœur est voyageur
L’avenir est au hasard
Et passent des cocotiers
Qui écrivent des chants d’amour
Que les sœurs d’alentour
Ignorent d’ignorer
Les pirogues s’en vont
Les pirogues s’en viennent
Et mes souvenirs deviennent
Ce que les vieux en font
Veux-tu que je te dise
Gémir n’est pas de mise
Aux Marquises

Auteur www.mythicjourneys.org
Aboriginal Creation
Le Temps du Rêve

Proposé par Pierre

C’est un extrait du Temps du Rêve, récit oral qui fonde la mythologie aborigène, peuple vieux de 40 000 ans. Ce texte porte sur la création du monde, à la fois hermétique à nos oreilles d’Occidentaux et éminemment poétique.


Tout était sombre en ces temps avant que ce ne soit le temps.
Les terres sombres s’appelaient Il-ba-lint-ja, et il n’y avait rien, juste un grand poteau sans début ni fin.
Il jaillissait de la terre stérile jusqu’au-dessus du ciel.
A son pied Ka-ro-ra allongé, dormait dans une nuit épaisse.
Alors que tout autour de lui régnait une profonde obscurité, ses rêves étaient aussi brillants et colorés que le monde que nous connaissons aujourd’hui.
Il rêvait de bandicoots (sorte de marsupiaux) et ces créatures surgissaient de son nombril, de son nez et de sa bouche.
Tout d’un coup l’aurore survint et Il-ba-lint-ja fut inondé de lumière pour la première fois.
Ka-ro-ra se dressa de l’endroit où il dormait.
Il avait dormi tellement, tellement longtemps, il était fatigué et avait faim.
Il attrapa deux bandicoots et les fit cuire au soleil.
Une fois qu’il les avait mangé il réalisa qu’il était seul.
Le soleil se couvrit de colliers et disparut derrière l’horizon.
Ka-ro-ra se rendormit.
Cette fois il rêva d’un Bull-Roarer, ce dernier apparu sous son aisselle.
Cela devint un jeune garçon pour qui il chanta afin qu’il vive.
Le jour venu le père et son fils chassèrent des bandicoots.
La nuit venue, le père rêva d’avoir de plus en plus de fils.
Chaque matin il se levait afin d’en trouver deux fois plus que la veille.
Le jour venu Ka-ro-ra et ses fils mangèrent les bandicoots après les avoir cuits au soleil.
Il ne se passa pas beaucoup de temps avant que les bandicoots aient disparu.
Ka-ro-ra envoya ses fils toujours plus loin pour chasser, mais ils rentrèrent affamés le soir.
Les bandicoots avaient disparu.
Un matin ils entendirent un bruit étrange et virent un animal sombre dans un brouillard lumineux.
Pensant que cela pouvait être un bandicoot, les fils l’attaquèrent.
Je ne suis pas un bandicoot, je suis T-jen-ter-ama, un homme comme vous, et maintenant je boîte !
T-jen-ter-ama était il le premier kangourou ?
Ce soir-là tous les fils de Ka-ro-ra se rassemblèrent autour de lui.
Du trou dans la terre, là où Ka-ro-ra dormait, surgit une marée de miel qui recouvrit toute la terre de Il-ba-lint-ja.
D’un seul coup tous les fils de Ka-ro-ra furent emportés en même temps que le kangourou T-jen-ter-ama.
Tous furent enfouis dans les profondeurs et ainsi hors de vue.
Ka-ro-ra resta seul, debout près du grand poteau.
Ka-ro-ra se rendormit et recommença à rêver.

Prochaine Table littéraire : Samedi 14 janvier 2016 Thème retenu : « Lectures en liberté »


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